Entretien avec Paula Forteza, députée francophone et francophile

Entretien avec Paula Forteza, députée francophone et francophile

Après les élections législatives françaises pour la 2ème circonscription Amérique Latine et Caraïbes, le CFFC a pu s’entretenir avec la nouvelle députée élue, Paula Forteza, fervente défenseur de la Francophonie en Amérique Latine et Caraïbes. Rencontre :

 

CFFC : Mme Forteza, pourriez-vous nous résumer brièvement votre parcours et nous faire part de votre point de vue sur l’actuelle situation de la Francophonie dans le monde, et plus spécifiquement sur la circonscription Amérique Latine-Caraïbes dans laquelle vous avez été élue députée ?

 

Paula Forteza : De par mon histoire personnelle, j’ai un lien affectif fort avec l’Amérique latine et je crois incarner ce que la francophonie peut faire de meilleur.
Je suis née à Paris de parents argentins, et je suis partie vivre en Argentine à l’âge de 7 ans où j’ai suivi mes études primaires et secondaires au lycée franco-argentin Jean-Mermoz de Buenos Aires.
Après le lycée, j’ai étudié les sciences politiques à l’université Torcuato di Tella puis j’ai travaillé en tant que chargée de recherche au sein du Programme de Protection Social au CIPPEC (Centro de Implementación de Políticas Públicas para la Equidad y el Crecimiento) et en tant que collaboratrice au Secrétariat de l’Économie Créative du gouvernement de la ville de Buenos Aires.
En 2014, j’ai décidé de poursuivre mes études en France, à Sciences-Po. J’ai ensuite rapidement rejoint l’équipe d’Etalab, le Service du Premier Ministre en charge de la politique de données ouvertes et de gouvernement ouvert, via notamment la publication des dépenses de l’administration.
En travaillant pour Matignon, j’ai appris que le numérique pouvait inspirer de nouvelles façons de s’organiser, d’agir et de prendre des décisions basées sur la transparence et la collaboration. Je suis fière d’avoir mis mon expérience acquise en Argentine au service de la France.
Aujourd’hui, j’ai 30 ans, et je dirige une entreprise que j’ai co-fondée et qui est spécialisée en stratégies et pratiques d’ouverture. Je travaille notamment au développement et la promotion de technologies civiques pour dynamiser la participation citoyenne au niveau local.
Je ne suis pas une professionnelle de la politique et je crois qu’il est possible de faire face à la crise de confiance dans les institutions démocratiques en les rendant plus transparentes et à l’écoute des citoyen(ne)s.

Paula Forteza entrevue législatives français de l'étranger, circonscription Amérique Latine et Caraibes

 

CFFC : Et concernant la Francophonie?

 

Paula Forteza : En ce qui concerne la situation actuelle de la Francophonie, pour moi, le constat est très parlant : avec ses 80 États membres représentant 900 millions d’hommes et de femmes, dont 270 millions de francophones répartis sur tous les continents, la Francophonie constitue un atout et une chance formidables pour les francophones et les francophiles.
Cependant, elle est menacée faute d’investissements et d’ambition. En effet, la langue française perd du terrain. On le sait, l’influence de la France tend à décliner lorsque son économie est en difficulté, mais aussi lorsque ses Présidents ne prennent pas garde à leur image et celle de la France ou qu’ils font face à des obstacles pour innover et faire rayonner notre langue.
Ce constat vaut également pour la zone Amérique Latine et Caraïbes que j’ai pu parcourir pendant ma campagne pour les Législatives. Je sais qu’ici la Francophonie et l’attrait pour la langue française restent vivaces. Il nous faut cependant mieux faire et innover. On ne peut pas laisser par exemple les citoyens d’un géant économique comme le Brésil se détourner de l’apprentissage de la langue française, faute de moyens ou d’ambition.
Il est temps selon moi de sortir de l’approche classique et nostalgique de la Francophonie actuelle pour passer à une vision plus ambitieuse et plus moderne.

 

CFFC : Quelles seraient alors vos recommandations face à ces constats ?

 

Paula Forteza : La Francophonie, c’est une histoire, une langue et une communauté de valeurs  qui dépassent les cultures nationales. Partout où les gouvernements, les institutions politiques et culturelles et les peuples font usage du français, ce sont des valeurs, des manières de voir le monde qui progressent. La Francophonie à travers ses institutions et ses représentants peut ainsi s’enorgueillir de contribuer directement ou indirectement, et partout où elle le peut, à la promotion des droits de l’homme et de l’Etat de droit, et à la prévention des conflits. En outre, en faisant rayonner nos valeurs, la Francophonie fait progresser une certaine vision des rapports sociaux, plus humaine, plus fraternelle et plus égalitaire.

De par mon mandat de Députée, je souhaite donner un nouveau souffle à la Francophonie et mettre mes compétences en lien avec la démocratie numérique, pour laquelle j’ai œuvré dans ma jeune carrière, au service des Françaises, des Français et des francophones d’Amérique latine et des Caraïbes, en soutenant des projets innovants, en améliorant la visibilité des institutions francophones, et en renforçant le dialogue entre tous les francophones et leurs représentants.

Je veux par exemple aider la communauté francophone à se doter d’un réseau digital autonome et innovant en français, afin de favoriser la mobilité des idées et des personnes au sein de la communauté francophone et de créer, comme l’a suggéré le rapport Attali, une union juridique et normative francophone.

Parmi les autres mesures innovantes, je crois qu’un effort doit être fait pour aider les instituts et Alliances françaises (notamment à travers leur fondation basée à Paris) à se moderniser, à améliorer leur visibilité et à prospérer en trouvant de nouveaux fonds. On peut imaginer que des fondations au niveau de chaque pays pourraient désormais œuvrer à récolter des fonds additionnels afin de financer de nouveaux projets, qu’il s’agisse de nos instituts et Alliances françaises ou nos écoles. Nos lycées français ne peuvent par exemple pas systématiquement dépendre de l’aide au coup par coup des représentants de l’Etat et de certaines grandes entreprises pour se financer et se projeter dans l’avenir.

 

Il faudra également établir une nouvelle gouvernance pour la Francophonie et créer de nouvelles synergies entre tous les acteurs français présents dans nos pays (services diplomatiques, instituts et Alliances françaises, écoles françaises, Chambres de commerce, etc.) afin de faciliter l’utilisation du droit local pour financer des projets éducatifs et culturels. Cela se fait déjà très bien dans certaines villes comme à Porto Alegre au Brésil.

Ces innovations doivent s’étendre à tous les pays et à tous les domaines de la culture. A ce propos, il faut donner un nouvel élan à toute l’offre culturelle francophone, qu’il s’agisse du cinéma, de la littérature, de la danse, des arts plastiques et de toutes les autres formes d’expressions artistiques.

La plateforme digitale que je proposerai pour les Français et Françaises de l’étranger contribuera à mettre en place ces synergies et à partager les bonnes pratiques, j’en suis convaincue.

Le nouvel élan que je propose suppose bien sûr de nouveaux moyens budgétaires. Cependant, pour moi, la Francophonie n’est pas une dépense, mais un investissement pour tous les francophiles et les francophones. Nous resterons cependant attentifs à ne pas compter exclusivement sur les services de l’Etat (ou des Etats). Il faudra innover et faire appel à notre inventivité pour aider les acteurs de la Francophonie à mieux se financer. C’est possible.

Paula Forteza (à droite) avec son suppléant Mathieu Lebègue (à gauche).

Paula Forteza (à droite) avec son suppléant Mathieu Lebègue (à gauche).

 

CFFC : Que proposez-vous alors concrètement aux francophones et francophiles pour cette partie éducative et culturelle ?

 

Paula Forteza : Pour l’éducation et la culture, je jouerai le rôle de facilitatrice au niveau local pour dynamiser nos écoles et faire rayonner notre langue commune qu’est le français. Je veillerai de près à ce que soit tenue la promesse du nouveau Président de la République française Emmanuel Macron d’élargir les critères d’accès aux bourses scolaires pour les élèves des écoles françaises d’Amérique latine et des Caraïbes (surtout pour les enfants issus de familles modestes ou de la classe moyenne).

Je rassemblerai et mobiliserai ensuite les acteurs pertinents à la création de fondations, abondées par des particuliers ou des entreprises, qui pourront permettre d’accorder des bourses au mérite et sur critères sociaux (complémentaires à celles l’AEFE *) et de lancer des projets d’aménagement ou d’élargissement des établissements scolaires.  Les projets culturels initiés par les acteurs français et francophones à l’étranger doivent aussi pouvoir bénéficier de sources de financement alternatives.

L’Agence pour l’enseignement français à l’étranger, NDLR.

 

CFFC : Justement et pour terminer, quel regard portez-vous sur le nouveau Président de la République Française Emmanuel Macron par rapport à la Francophonie ?

 

Paula Forteza : Son élection représente une incroyable opportunité pour la langue française. Ne serait-ce, déjà, parce qu’il aime cette langue. Ne rêvait-il pas de devenir écrivain ? Ensuite, il croit en la projection de la France vers l’universel. Pour lui, la France tire sa force de ses interactions avec le reste du monde.

Pendant le débat face à Marine Le Pen, il a cité la langue française parmi les vecteurs du rayonnement de la France dans le monde. Bien plus qu’un jalon identitaire franco-français, il est conscient que notre langue est avant tout un lien entre la France et des centaines de millions d’étrangers francophones. Promouvoir le français ne revient pas à s’enfermer entre Français, mais à s’ouvrir vers ces francophones étrangers. Cette conception d’une Francophonie ouverte tranche de fait avec la vision devenue obsolète selon moi de « défense du français ». Cela ne veut rien dire.

La victoire d’Emmanuel Macron est également une bonne nouvelle car elle envoie un signal positif au monde. Dans un grand nombre de pays francophones, on est frappé par le fait que la France n’attire plus vraiment. Certes, les liens historiques et humains (notamment du fait des migrations) demeurent. Des médias influents tels que RFI, France 24 ou TV5 Monde connectent nombre d’Etats à la France et aux autres pays francophones.

Cependant, dans ces mêmes pays, aujourd’hui les jeunes regardent ailleurs. Ils tournent bien souvent leurs yeux vers les Etats-Unis. Ces derniers semblent à première vue plus attractifs du fait d’une culture perçue comme plus accessible, du fait de leurs prouesses technologiques ou des opportunités économiques qu’ils offrent. La France, au contraire, paraît parfois trop figée.

L’ascension d’un président jeune et optimiste à sa tête pourrait aider à créer un nouvel élan pour la Francophonie. La tête de l’Etat en est aussi une figure de proue : on est en effet souvent attiré par ce qui réussit. Mais au-delà de l’image, une France qui retrouve confiance dans l’avenir, cela signifie d’autant plus d’étudiants, de chercheurs, d’artistes étrangers qui pourraient être attirés par notre pays ou simplement par notre langue.

En nourrissant le rêve culturel français (ou du français), nous participerons, je le crois, au rayonnement de la Francophonie et de ses valeurs partout dans le monde.

 

Propos recueillis par Dorian ROQUE pour le CFFC

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