Entretien avec Serge Dupuis auteur de “Plus Peur de l’Hiver que du Diable”

Entretien avec Serge Dupuis auteur de “Plus Peur de l’Hiver que du Diable”

Serge Dupuis, Franco-Ontarien et auteur du livre Plus Peur de l’Hiver que du Diable, nous parle de son ouvrage, de ses recherches sur les francophones dans les Amériques, et de son intérêt pour les communautés de canadiens français et autres francophones présents en Floride :

Parlez-nous de vous, qui est Serge Dupuis ?

Originaire de Sudbury (Ontario), j’ai grandi dans un milieu francophone minoritaire. J’ai découvert une passion pour l’Histoire, de par la profondeur qu’elle nous offre pour comprendre le présent et éclairer l’avenir. J’ai donc continué à étudier jusqu’au postdoctorat ; certains disent que j’ai oublié de m’arrêter !

Qu’est-ce qui vous a poussé à étudier la Francophonie dans les Amériques ?

canada-quebec-drapeauxD’abord, la précarité du niveau de la recherche sur les Francophonies nouvelles. Si on étudie le Québec et l’Acadie (dans une moindre mesure) depuis le XIXème siècle, le développement de l’histoire de l’Ontario français est un phénomène assez récent, qui a peut-être constitué un champ en soi à partir des années 1970. Mais il y a aussi d’autres Francophonies qui sont peu ou mal connues, dont celle des nouveaux pôles migratoires aux États-Unis.

Vous avez écrit un livre : Plus Peur de l’Hiver que du Diable. De quoi s’agit-il ?

Il s’agit d’une synthèse historique, qui part de mes recherches à la maîtrise sur les Canadiens français du comté de Palm Beach au XXème siècle et qui s’est élargie à de nouvelles enquêtes dans les recensements américains, les journaux floridiens pour inclure les premiers migrants du XIXème siècle et les autres recherches sur les Québécois du comté de Broward par exemple. Le livre comporte cinq chapitres et examine les cinq types de migrants canadiens-français en Floride – les colons, les touristes, les immigrants, les hivernants et les descendants – du milieu du XIXème siècle à nos jours.

Quelle sont les avancées de la Francophonie au Québec et au Canada français ?

Il est difficile de faire un constat global sur l’état du français au Canada ; d’un sens, jamais le Québec n’a eu autant d’autonomie et jamais les minorités francophones ont eu un accès à un réseau institutionnel autonome (notamment dans les domaines des arts, de l’éducation et de la santé) aussi développé ; d’un autre, le taux de bilinguisme stagne au Canada et, devant l’exode des régions vers les milieux urbains anglophones et multiculturels, le taux d’assimilation des minorités francophones atteint 43%, c’est-à-dire qu’un “franco” sur deux perdra la capacité de parler sa langue au cours de sa vie. C’est dramatique et ça montre que la préservation de la culture et de la langue passe certes par des institutions, mais aussi par des réseaux, des concentrations démographiques, une connaissance de son passé, une légitimité dans l’espace public, un pouvoir politique et la volonté de la majorité à apprendre la langue de la minorité (un taux qui ne s’élève qu’à 7% des anglophones hors Québec, alors que la Loi sur les Langues Officielles aura bientôt un demi-siècle). C’est donc un portrait qui n’est ni rose, ni noir, mais un spectre de gris allant du Québec central (où le taux d’assimilation se trouve chez les anglophones) aux milieux urbains de l’Ouest canadien (où les taux d’assimilation frôlent 90%, un taux comparable à celui des milieux urbains états-uniens).

Comment voyez-vous l’avenir de la Francophonie aux Etats-Unis ?

S.DupuisLe Canada a l’avantage de contenir une province où les francophones sont majoritaires, des concentrations démographiques où l’on peut transmettre cet héritage et des politiques fédérales qui favorisent la dualité linguistique. Les francophones aux États-Unis sont nombreux et ont déjà eu des réseaux institutionnels et des concentrations démographiques importantes (notamment en Nouvelle-Angleterre et en Louisiane), mais cette volonté semble être bien plus modeste de nos jours. Si Toronto, une mégalopole diversifiée peut se permettre une certaine transmission culturelle (un taux d’environ 30%) grâce à son réseau scolaire et culturel, rien n’empêcherait les francophones de New-York, de Miami ou de Los Angeles par exemple de développer de tels réseaux. En revanche, sans la possibilité de scolariser en français, une proportion élevée des enfants francophones dans un réseau éducatif parallèle, le projet risque d’être ardu, et la Francophonie risque de demeurer à l’état d’un élément transitoire.

Crédit photo : Serge Dupuis

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